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Parcours communautaires, intelligence artificielle et mémoire culturelle

Photo du rédacteur: TCAF
TCAF
3 mars
5 min de lecture

TCAF contribue au symposium AI4CHIEF


Un article de recherche élaboré par des contributeurs de The Cornelius Arts Foundation, de RIZOM, du Center for Applied Cognitive Science (CACS) de University of Texas at Austin, et ArtCentrica a été retenu pour être présenté et publié dans le cadre du AI4CHIEF symposium.


AI4CHIEF — Artificial Intelligence for Cultural Heritage in the Information Era Forum — est un symposium interdisciplinaire qui explore la manière dont l’intelligence artificielle peut contribuer à des récits patrimoniaux ancrés dans leur contexte culturel.


L’article, intitulé The Meta-Body of Artworks: Sequence-Based AI Storytelling for Culturally Situated Heritage Narratives (« Le méta-corps des œuvres : narration séquentielle par l’IA au service de récits patrimoniaux culturellement situés »), étudie comment l’IA peut accompagner la narration autour des œuvres sans les dépouiller de leur contexte culturel.


Il introduit le concept de méta-corps des œuvres, qui permet d’appréhender le réseau élargi de relations, de récits et d’interprétations à travers lequel le sens émerge.


L’un des chapitres prolonge cette réflexion à partir d’une étude de cas communautaire, en montrant comment des protocoles artistiques participatifs peuvent nourrir la conception de systèmes narratifs culturellement situés. Cet exemple s’appuie sur la résidence menée en 2017 à Lagamas, dans le sud de la France, par The Cornelius Arts Foundation.



Du protocole artistique à la cartographie communautaire

En 2017, le photographe Gideon Mendel, accompagné du spécialiste du ferrotype Jonathan Pierredon et assisté d’Alice Mann, s’est immergé dans le village de Lagamas, une communauté rurale de la vallée de l’Hérault.


Intitulée The Strings that Connect a Village (« Les fils qui relient un village »), la résidence explorait la manière dont les relations interpersonnelles façonnent l’identité collective d’une petite communauté.



Le projet s’est développé à partir d’un protocole artistique structuré.


  • Les habitants participants ont été photographiés individuellement selon la technique du collodion humide du XIXᵉ siècle. Celle-ci produit des images sur plaques de verre et impose au sujet de rester immobile pendant la prise de vue. Ce procédé analogique met au premier plan la présence, la matérialité et le passage du temps.

  • Chaque participant a également été invité à apporter un objet représentant une dimension significative de son identité.

  • Ces objets ont ensuite été réunis dans une composition collective. De courts textes manuscrits sur des cartes au format A5 accompagnaient chacun d’eux, permettant aux participants de formuler eux-mêmes leur récit.

  • Une série d’entretiens filmés a par ailleurs été réalisée par le directeur de la photographie Venkat Damara et animée par Marianne Magnin, dont la connaissance du village a contribué à instaurer un climat de confiance. Ces conversations ont ajouté une dimension orale au récit collectif en cours de construction.


Cartographier le tissu social

Dans un second temps, quarante-cinq portraits ont été assemblés en une seule grande composition photographique.



Au cours d’une séance participative conduite par l’ethnographe Dr Anne Varichon, spécialiste de la sémiotique des couleurs, les participants ont cartographié les relations qui les unissaient en tendant des fils de couleur sur la composition photographique.



Six types de liens ont été identifiés :


  • conjugaux ;

  • familiaux ;

  • professionnels ;

  • associatifs ;

  • amicaux ;

  • de voisinage.


L’installation ainsi obtenue a produit une cartographie vivante du tissu social du village, faisant apparaître des formes d’affiliation, des absences, des solidarités et des tensions latentes.


Trois temps publics ont marqué l’achèvement de la résidence :


  • une présentation privée réservée aux participants ;

  • une présentation publique pendant la fête du village ;

  • la réalisation d’un court documentaire retraçant le processus.


À travers ces différentes étapes, le projet a associé portrait, narration et cartographie relationnelle au sein d’une structure narrative partagée.



L’émergence d’un méta-corps


Dans le cadre de l’article de recherche, la résidence de Lagamas montre comment un méta-corps peut émerger grâce à la participation collective.



Les portraits, les objets, les récits et les fils matérialisant les relations ont constitué un réseau au sein duquel le sens s’est construit localement. Les récits ont été formulés par les participants eux-mêmes et inscrits dans les relations qui structurent la vie de la communauté.



Cette configuration relationnelle fait écho au concept plus large de méta-corps des œuvres développé dans l’article présenté à AI4CHIEF.


Les œuvres existent rarement comme des objets isolés. Leur sens évolue au fil des expositions, des séquences curatoriales, des souvenirs personnels, des interprétations critiques et des rencontres avec les communautés.


Ensemble, ces différentes strates forment un champ dynamique au sein duquel le sens culturel circule et s’accumule.


Comprendre ce champ relationnel élargi devient particulièrement important lorsque l’on conçoit des systèmes numériques destinés à accompagner la narration patrimoniale.



Des récits locaux aux archives culturelles vivantes


Le projet de Lagamas a également montré comment la vie d’un village évolue sous l’effet de l’histoire, des traumatismes (guerres, déportations, exodes) et des vagues successives de transformation démographique.



Comme de nombreuses communautés rurales proches de Montpellier, Lagamas a connu plusieurs phases migratoires. Parmi les arrivées historiques du XXᵉ siècle figuraient notamment des familles espagnoles et belges. Au cours des décennies plus récentes, le village a accueilli de nouveaux habitants originaires d’Europe centrale et orientale, ainsi que des citadins venus des villes voisines.


Ces transformations recomposent progressivement le paysage social d’un village.


Des archives narratives entretenues numériquement pourraient permettre de documenter l’évolution de ces relations et de constituer une mémoire civique vivante, à travers laquelle les habitants inscriraient leurs récits dans une chronologie historique commune.



Prolonger numériquement le protocole


L’article explore la manière dont des environnements narratifs contemporains pourraient prolonger le protocole de Lagamas grâce aux outils numériques.


En collaboration avec ArtCentrica, dont la plateforme permet de construire des récits séquentiels autour d’œuvres et d’objets culturels, des ateliers communautaires pourraient suivre le processus suivant :


  1. Séance consacrée à la mémoire et aux objets

    Les habitants apportent l’image numérique d’un objet lié à leur histoire personnelle ou familiale.


  2. Mise en récit

    Les participants écrivent ou enregistrent de courts récits expliquant la signification de cet objet.


  3. Construction de séquences

    À l’aide d’ArtCentrica Stories, ils composent des séquences narratives associant leurs contributions personnelles à des archives historiques.


  4. Cartographie relationnelle

    Des équivalents numériques des fils de couleur leur permettent de visualiser les affiliations, les liens entre générations et les mouvements migratoires.


  5. Partage gouverné

    La communauté détermine collectivement ce qui peut être rendu public et ce qui doit demeurer interne, en définissant les autorisations narratives et les protocoles culturels applicables.


Un tel environnement préserverait la logique participative du protocole artistique initial tout en permettant aux archives narratives d’évoluer d’une génération à l’autre.



Une infrastructure culturelle pour l’IA narrative


Dans ce cadre, l’IA devient l’une des composantes d’une infrastructure culturelle plus vaste.


Les systèmes d’intelligence artificielle peuvent contribuer à organiser les séquences narratives, à relier les documents d’archives et à faciliter l’exploration d’ensembles complexes de données culturelles.


Dans le même temps, la provenance, la qualité d’auteur et les autorisations accordées par les communautés demeurent des éléments essentiels de la gouvernance narrative.


Le symposium AI4CHIEF réunit des chercheurs, des artistes et des technologues travaillant à l’intersection de l’intelligence artificielle, du patrimoine et de la mémoire culturelle.


Le chapitre consacré à Lagamas montre comment la pratique artistique peut apporter des enseignements méthodologiques à ce domaine émergent.

Lorsque les communautés participent activement à la construction des récits qui les décrivent, les narrations patrimoniales demeurent ancrées dans l’expérience vécue.

En ce sens, l’IA narrative peut contribuer à la continuité culturelle sur le temps long, en aidant les communautés à articuler leurs histoires à travers les générations, sans aplatir le sens du patrimoine, mais en mobilisant une intelligence relationnelle.



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